Du meurtre de la chose au représentant de la représentation

Richard Abibon

Je vais tenter de travailler les concepts de représentations à travers la pratique, référence essentielle à ne pas trop errer. La question du Vorstellungsrepräsentanz entraîne celle des rapports qu’entretiennent représentation en général avec représentation de mot, représentation de chose, signifiant et lettre. Voilà les termes du débat.

Ouvrons donc la voie royale d’accès à l’inconscient, le livre des rêves.

Rêve ou rêverie éveillée après le réveil : un type à cheveux courts, assez jeune, costaud, se sacrifie en se laissant manger par un loup, je ne sais pas pourquoi… à cause des loups ou des hommes qui veulent protéger les loups, ce n’est pas clair. À un moment, il s’est retourné face au loup qui hésitait, il a fait mine d’avoir un fusil et de tirer en l’air : de ce fait, le loup, se sentant attaqué, lui a sauté dessus. On n’a pas retrouvé ses ossements, éparpillés dans toute la région. On sait que son agonie a duré longtemps, car il ne faut pas qu’une seule morsure pour mourir.

Je me suis repassé plusieurs fois ce « rêve » dans la tête, ne parvenant pas à le laisser tomber. Ça ne cessait pas de s’écrire. La première association qui me vient est issue d’une bande dessinée de science-fiction que j’avais lue peu auparavant, Orbital, tome 3, Nomades. Il y est question d’une peuplade au destin éternellement migrateur, qui offre un de ses membres en sacrifice à chaque arrivée sur une nouvelle planète. Ce sacrifice est particulièrement cruel, puisque le rapakhun (c’est le nom que se donnent ces nomades) est dévoré vivant par ses semblables. Image horrible, impossible à supporter, que l’on peut considérer comme un trauma. D’où le rêve qui tente de se l’approprier, mettant en jeu sa fonction de pulsion de mort, c’est-à-dire de symbolique, destinée à forger une représentation de l’irreprésentable.

Mythes et rites ancestraux

Pourquoi dire que c’est irreprésentable, c’est-à-dire que ce serait resté sans représentation? Dans la bande dessinée, il y avait des images et des mots expliquant le rite et le resituant dans le cadre des mythes de cette peuplade. De plus, les auteurs (Pelé, Runberg) se sont inspirés des rites sacrificiels que nous connaissons chez les peuples amérindiens. Le sacrifice humain de masse, chez les aztèques, est destiné à sauvegarder l’ordre du monde menacé de disparition tous les 11 ans. Autrement dit, ils se font une représentation du monde comme éphémère (sic), et ne devant son maintien que par la mise en œuvre de la pulsion de mort, soit : le symbolique. Alors, on peut dire que, via les meurtres réels, c’est la représentation symbolique du monde qui perdure. Une représentation des choses qui les entourent, y compris d’eux-mêmes comme peuple. Ils génèrent une représentation de chose, de la chose « univers », « monde extérieur », en massacrant de la « Chose » comme telle, des corps. Ils font de l’univers, ce quelque chose qu’on ne comprend pas (Das Ding), une chose qui devient une affaire humaine (Die Sache), saisissable parce que forgée de main d’homme. La preuve que ça marche, c’est qu’après les sacrifices, le monde est toujours là : on devra donc recommencer dans 11 ans.

Chez les peuples de la forêt amazonienne, l’anthropophagie avait la vertu de conférer au mangeur les vertus du mangé, sa force aussi bien que son courage ou sa droiture. Les aztèques aussi mangeaient les corps des sacrifiés pour la même raison. Il s’agissait de guerriers d’autres peuples capturés au combat et les hauts dignitaires recevaient au repas la main des plus courageux, la main étant l’organe qui magnait la massue de jade, donc le lieu d’investissement de ce courage. Il s’agit donc bien d’un transfert de représentation : l’idée qu’on se fait du mort passe dans le vivant par transmission réelle, via l’ingestion. En quelque sorte on se reconstruit une image de soi comme vertueux et courageux en mangeant les autres parés de ces vertus. 

La construction d’une représentation de soi passe donc par les mêmes canons que celle d’une représentation du monde extérieur. On se rappelle que Freud faisait de cette polarité soi-monde extérieur (polarité réelle), l’une des trois « dimensions » de la vie psychique, les deux autres étant : actif-passif (polarité biologique) et plaisir-déplaisir (polarité économique).[1]

Dans cette nécessité de détruire pour construire, on retrouve la force pulsionnelle que Freud inventera plus tard, avec le fort-da, sous le nom de pulsion de mort et que Lacan ramènera à la fonction symbolique.[2] Donc, les peuples primitifs sacrifient et mangent des humains pour se fabriquer une représentation de soi et du monde, c’est-à-dire pour établir la limite entre dedans et dehors tout en ayant une représentation illusoirement maîtrisée de cette frontière.

Fantasmes archaïques et représentant de la représentation

Ce qui a été sollicité en moi par cette image insoutenable du cannibalisme sur un être encore vivant, c’est le moi primitif tel que j’imagine qu’il a été avant d’être constitué comme moi, c’est-à-dire avant qu’une représentation plus ou moins claire de l’image du corps ait été construite, en regard d’une représentation plus ou moins claire du monde extérieur. Ce moi était morcelé, éparpillé dans le monde extérieur, tel que le dit le rêve à propos du corps du dit chasseur. On retrouve cela dans le mythe d’Osiris dans l’ancienne Égypte, dont le corps avait été répandu en petits morceaux sur tout le territoire du pharaon. Sa mère avait tout fait pour récupérer tous les morceaux, faisant édifier un temple à son fils en chaque endroit où elle en avait retrouvé un. Il n’y a pas à chercher plus loin pour comprendre la peur irraisonnée des enfants par rapport aux loups. Ces derniers n’existent plus dans notre environnement policé, tout le monde le sait. Alors on dit que ce sont les adultes qui font peur aux enfants avec leurs histoires. Mais non : ils mettent des mots sur la peur de morcellement et sur l’angoisse de dévoration. Les représentations de mots viennent au secours des représentations de choses. Ils jouent aussi, tous, à « je vais te manger », ce qui fait hurler de rire les enfants : la dévoration réelle est ainsi remplacée par une dévoration symbolique. On transmet ainsi aux enfants… une représentation de la façon dont se forgent les représentations, à savoir un… représentant de la représentation, c’est-à-dire un représentant de l’acte de représenter : la fonction symbolique, qui consiste à s’assimiler le monde extérieur sous la forme de représentations.

Ceci se produit via un paradoxe : ils existent, les enfants, en raison inverse de la menace d’être mangés, par les adultes d’une part, par le monde extérieur d’autre part. Ils existent aussi parce que les parents qui jouent à les manger leur montrent l’intérêt qu’ils ont pour eux, ils les trouvent « bons », bon pour l’ex-sistence, le droit de se tenir en dehors d’eux en faisant mine de les remettre dedans. Le petit baiser deviendra dès lors la marque atténuée de cette dévoration que les amoureux reprendront plus tard à leur manière en se dévorant l’un l’autre, afin de se conférer une existence mutuelle[3] : une représentation du représentant de la représentation. 

Tant que l’image du corps n’est encore pas totalement assurée, la peur du loup ou de n’importe quel animal ou objet phobique restera le refuge de l’angoisse de morcellement, avec pour souci la protection contre le monde extérieur, d’où la nécessité de jeux violents à base d’armes factices, la construction de châteaux forts protecteurs, de cabanes, etc. Chez moi comme chez tout le monde, l’image du corps n’est jamais totalement, définitivement, assurément établie. Une seule morsure ne suffit pas pour mourir. Il reste toujours des traces de cette étape primitive dans laquelle un rien était troublant, envahissant, dévorant. Je les appelle aussi inscriptions : je veux dire par là qu’elles sont illisibles, pour les distinguer des écritures, celles-ci lisibles. Je distinguerai les premières comme réelles, lettres volées, et les secondes comme imaginaires, lettres[4], fruit du travail du symbolique. Ces traces mnésiques réelles ressurgissent lorsqu’une représentation symbolique dans le monde extérieur vient en raviver l’éclat. Ça est donc obligé de remettre en œuvre la machine symbolique pour apprivoiser la représentation menaçante. Elle menace pourquoi? Parce qu’elle représente l’absence de représentation de soi, donc l’anéantissement.

Pour combattre l’absence de représentation, l’anéantissement que nous nous figurons sous les auspices de la mort[5], quoi de plus efficace qu’une image de soi volontaire et maître de son destin? La figure de jeune homme que j’invente pour les besoins de la cause est évidemment moi-même. Je fais semblant d’avoir un fusil, je fais semblant de m’en servir en tirant en l’air. Il n’y a même pas la représentation « fusil » ni celle du « coup de fusil » : elles manquent. Ce faisant, je maîtrise (illusoirement) autant l’image de la dévoration que celle de la mort et du morcellement qui va suivre. Mais ce sera un effet de ma volonté, non un caprice du destin. Je pense (que je peux tout détruire en provoquant ma propre destruction) donc je suis. Je me donne des cartes supplémentaires pour rester dans le je.

Ainsi les peuples amérindiens faisaient-ils perdurer le monde par une illusion de maîtrise : ils avaient fait ce qu’il fallait de destruction pour que la destruction totale leur soit épargnée. Ainsi l’enfant se donne-t-il une illusion de maîtrise sur les départs de sa mère en l’envoyant balader sous la forme d’une représentation : un objet anodin quelconque réel, fort, jeté au loin, il en revient, da, une représentation imaginaire, lettre, fruit de cette séparation symbolique. 

Je me donne une représentation de l’irreprésentable : le morcellement d’avant la constitution d’une première représentation de l’image du corps, en utilisant ce que je crois connaître de l’après : la mort et la décomposition. Mais pas seulement. Je me donne aussi une représentation du processus, qui est, comme chez Descartes, l’usage de la négation : le faire semblant, c’est faire monter sur la scène, l’Autre scène, la représentation comme telle, l’acte de représenter. Donc il n’y a pas la représentation, il n’y a que l’acte de représenter par lequel je me fais valoir comme sujet, celui qui désire l’inéluctable plutôt que de le subir. D’ailleurs je ne vois pas ce qui suit mon acte, l’attaque du loup et la dévoration : l’irreprésentable reste toujours autant irreprésentable. Je mets ainsi en œuvre la polarité dite biologique par Freud, celle du passage du passif à l’actif. Dite biologique, car il y trouvera les racines de son concept de pulsion de mort dont on sait qu’il l’ancre dans la biologie tandis que Lacan le tirera vers son contraire, le symbolique.

Je n’ai donc pas créé une représentation du réel du corps morcelé d’avant la constitution du moi, du réel de la dévoration, du réel de la douleur, du réel de la mort. Mais je me suis donné un représentant de la représentation, c’est-à-dire de l’acte de représenter, ou encore de la fonction de représentation par laquelle je peux exister comme sujet. Ce n’est même pas de « moi » dont il s’agit, car j’ai confié ce rôle à un « Autre » affecté à la construction du « je ». La fin de mon rêve se présente comme un récit anonyme du style « on raconte que… ». D’ailleurs, c’est tout l’ensemble qui se présente comme un récit ne me concernant pas, le genre d’histoire qu’on peut entendre, accroché à un verre de tord-boyaux, ancré au comptoir d’un bar de trappeurs du Grand Nord. Récit? Pourtant il n’y a rien de sonore dans mon rêve, juste un savoir qui a l’air de planer sur une plaine désolée où le vent soulève la poussière, ne laissant au sol que quelques morceaux d’os brisés. Ce ne sont pas encore des paroles, juste l’articulation posée au réveil d’un « on sait ». À ce niveau-là, la représentation de chose a cédé le pas à la représentation de mot. J’ajouterai, pour articuler avec le vocabulaire d’un certain Lacan (pas tout Lacan) : le signifiant a pris le pas sur la lettre. Il n’est pas lisible, comme les représentations de choses, imaginaires, les lettres, mais il se tient au bord, près à se laisser entonner par les paroles qui s’imposent au réveil, les signifiants.

Le représentant de la représentation comme phallus

Comme je ne suis pas né de la dernière pluie et que j’ai derrière moi l’interprétation de milliers de rêves, je ne suis pas sans savoir qu’en ce qui me concerne, un fusil représente un phallus, et un coup de fusil le fait de tirer un coup. Dans ce rêve, c’est encore plus clair, puisqu’il s’agit de faire semblant. La présence du phallus ne se conçoit qu’à l’aune de son absence. La présence d’un pénis ne suffit en rien : il faut le mettre en jeu, le mettre en scène, le confronter à sa propre absence, qui ici se confond avec la disparition de son porteur. La mort se fait l’équivalent de la castration, car sans phallus, la vie vaut-elle le coup d’être vécue? Elle ne vaut que le coup qui se tire. La provocation de ce coup de fusil s’assume de sa propre castration, entraînant la mort de la Chose, c’est-à-dire la mort de la mort, la mort de l’absence, la mort du féminin représentée par les crocs du loup, vagin denté. Fort : jetons au loin tout ce qui est déjà absence, nous en récupérerons au moins, da, une représentation de cette mise en scène comme présence du rêveur, sujet de son acte. 

Par conséquent le représentant de la représentation, je ne peux le tenir qu’en le faisant équivaloir au phallus. C’est un représentant de la fonction de représenter au même titre que l’écriture de la fonction proposée par Euler : f(x), ou x est la représentation, ce qu’on peut lire, représentation de chose, lettre, ou entendre, représentation de mot, signifiant, tandis que la fonction n’est lisible que par sa théorisation en F,  fonction phallique. On pourrait aussi, au titre d’un jeu d’écriture, l’écrire ainsi en tenant le f pour l’initiale de fort : f(da). Ce qui fait advenir la représentation, là, da, c’est la fonction de destruction, la fonction symbolique, l’absence, le trou, la pulsion de mort, fort.

Le représentant de la représentation comme représentation de la frontière

Voici un rêve fait la nuit suivant le premier ici conté. Il s’écrit comme une suite, nous allons voir pourquoi :  Je suis dans un roman de cape et d’épée. Je ne vois pas la cape, mais il y a des chapeaux à plume et des combats à l’épée. C’est très flou, je ne peux les décrire. Par contre, la suite se laisse très bien traduire. Nous nous enfuyons à trois, je crois, en passant par la cave; je me revois descendre un escalier sombre, éclairé chichement, peut-être par des bougies ou des lampes à pétrole. À un moment de bifurcation de l’escalier à 180°, j’aperçois une sangle traînant sur l’épaisse rambarde de bois brut. J’ai l’idée de la mettre en travers, en sorte de barrière symbolique pour que nos poursuivants croient qu’il y a là un danger, une zone à ne pas pénétrer. Mais cette sangle est emberlificotée, et je prends du temps pour la déplier. Je crois qu’un petit garçon m’observe pendant la difficile opération de dénouage. Je conçois que c’est idiot de perdre du temps ainsi et j’abandonne; je suis mes compagnons sur lesquels j’ai pris du retard. J’arrive en bas de l’escalier. Une sortie donne sur une paisible cour intérieure au gazon rassurant; à l’autre bout de cette cour, il faut sauter un mur ou une porte de bois plein. De l’autre côté, j’entends la voix de mes compagnons qui discutent calmement; ils sont déjà à l’abri. Je franchis donc l’obstacle et de l’autre côté je les aperçois en conversation près de la porte-cochère ouverte de la propriété voisine;  je reconnais aussi la dame qui monte vers moi dans cette autre cour légèrement en pente. Elle est un peu forte, âgée, les cheveux blancs, lisses et courts. Elle faisait partie de notre complot ou quelque chose comme ça; au moins en était-elle sympathisante.

Ici aussi, nous avons les traces d’un réel, des inscriptions illisibles : le combat qui ouvre la mise en scène. Lettre volée, je ne saurais jamais ce qui est inscrit là. Mais comme pour la mort et la castration, j’en élabore quand même quelque chose, c’est la suite du rêve. Bien sûr qu’il s’agit de fuir ce réel, et pour cela, retourner dans le ventre de ma mère, cette cave chichement éclairée, pour une nouvelle naissance, une naissance au monde de la représentation, car le réel qui me combat ainsi est le monde de l’irreprésentable. J’en fais donc une pièce de théâtre, en référence à Cyrano de Bergerac, la pièce de Rostand qui me tient à cœur. Me vient aussitôt en tête la plus belle réplique de cette pièce (je cite de mémoire) :

-       on dit que vous avez triomphé de cent adversaires, l’autre nuit?
-       oui. J’ai fait mieux, depuis.

Or, nous savons qu’entre temps, Cyrano avait enfin obtenu un tête-à-tête avec Roxane, la femme qu’il aime… où il a appris qu’elle en aimait un autre. Le triomphe face à la mort et bien peu de choses, lorsqu’on se trouve face à la castration. Tel est sans doute le combat qu’il m’est impossible de raconter. Mais la mise en scène, le semblant, la représentation (de chose), la lettre qui s’en suit m’en dit long. Voilà que mon regard est attiré par cette sangle, un objet qui me servait autrefois à attacher la planche à voile sur le toit de la voiture, et que j’entends en faire un obstacle… symbolique, censé arrêter mes poursuivants. J’ai cette naïveté? Oui. Je crois aux vertus du symbolique… sans y croire, car devant la difficulté de la tâche, je me rends compte qu’il est sûrement plus efficace de prendre le large rapidement. C’est l’indice que nous sommes bien dans le monde symbolique : j’y crois et je n’y crois pas, car je sais bien que ce n’est que du semblant. Ça n’empêche pas d’essayer.

Pas plus de planches à voile que de fusil. Ici, l’association ne me vient qu’au réveil. Ne reste que l’objet qui relie les choses entre elles, la planche au toit de la voiture. Quel temps perdu à étudier les nœuds! Il est plus simple de mettre en jeu le fort à propos de mon propre corps! Se sauver des études cathédralesques dans lesquelles je me suis avancé de façon plus que déraisonnable. La topologie peut avoir du bon, mais elle peut aussi avoir le même effet que toute étude théorique qui, aussi savante soit-elle, ne se noue pas à la pratique : jouer de la lyre pendant que Rome brûle[6]. Voilà qui fait voile sur la réalité, voire sur le réel qui me poursuit, au mépris de Laplanche, c’est-à-dire de l’analyste. Un petit garçon m’observe pendant ce temps d’effort théorique : celui que j’étais, observant dans le noir papa expliquer la théorie du nœud à maman, sans voile et sans Laplanche. Juste avec ce qui fait nœud, ce qui fait lien, le phallus de la présence-absence, seule frontière efficace contre le réel.

Je laisse donc tomber cette barrière symbolique dont je me rends compte du peu d’efficacité. En même temps, cette sangle se présente comme reste d’une opération de nouage totalement absente de la représentation : planche sur voiture ne me revient qu’au réveil, de même que l’association à papa sur maman. Voilà ce qui a été refoulé, originairement refoulé. Ne reste que le représentant de la représentation, comme dans le rêve précédent. Cela donne un indice sur les combats à l’épée que je tente de fuir : ce devait être la scène primitive, le combat amoureux de papa sur maman. Ne reste que la sangle, mais aussi le sujet qui en a été le témoin, le petit garçon qui m’observe. Je me mets ainsi à la place de celui qui observe la mise en scène, qui la subit, en même temps que celui qui met en œuvre le dénouage du problème que ça représente et qui ne cesse de me poursuivre, aussi avancé que je sois en nou-âge : ça ne cesse pas de ne pas s’écrire. 

La sangle est bien ici le représentant de la représentation. On pourrait la dire « signifiant » en accord avec la définition de Lacan : un signifiant représente un sujet pour un autre signifiant. Mais elle ne noue pas un signifiant à un autre signifiant, elle se présente comme le nouage lui-même. Les signifiants, ici, plutôt des lettres, eux, sont refoulés : planche et toit, papa et maman en copulation, ils apparaîtront à l’analyse. Ce n’est pas non plus le signifiant, matérialité sonore de Saussure. Ce n’est pas non plus la lettre volée, puisque la lettre volée, c’est le combat qui ne cesse pas de ne pas s’écrire, ayant laissé cependant quelque inscription dont la sangle tente de faire écriture, c’est-à-dire lettre, représentation de chose, cette chose que serait le fait de représenter comme tel, la fonction qui relie un signifiant à un autre signifiant, ou une lettre à une autre lettre. Le représentant de la représentation n’a pas été refoulé, il représente au contraire ce qui subsiste de l’effort de symbolisation, c’est-à-dire du refoulement originaire de la Chose, la scène primitive, la copulation première des mots avec les choses, des représentations avec le réel. Abus de vocabulaire difficile à éviter, car il s’agit du réel seul, tel qu’il échappe aux représentations, ce qui est représenté par le fait que je m’échappe vers le monde des représentations, en descendant d’une origine sans représentation vers une autre, représentée. La scène primitive est nouage, nouage impossible des représentations avec le réel, mais nouage possible des représentations entre elles, dès lors frontière, barrière contre le réel. Comme le fusil qui provoquait le réel afin de le faire monter sur scène, la scène du semblant, la sangle pourrait être ce qui relie les lettres refoulées de la scène primitive, mais voilà, elles sont originairement refoulées. On ne peut que donner une écriture de ce qui aurait pu relier d’autres lettres pour donner une écriture de ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire. 

Je n’en reste pourtant pas là. Une autre barrière se présente, entre la maison où les combats ont eu lieu et la propriété voisine. De l’autre côté, j’entends parler. Voilà un autre représentant de la représentation. Je ne sais pas du tout de quoi il est question, les signifiés n’ont aucune importance. Ce qui importe, c’est le ton rassurant des voix, qui m’indique qu’ils sont à l’abri de toute menace; il y a là un voisin secourable, un Nebenmensch comme disait Freud. Sans doute une trace, là encore, reste de réel, datant de l’époque où j’entendais parler sans comprendre, ce qui me donnait quand même la réassurance nécessaire face à la menace du corps morcelé et de la dévoration par la contemplation de l’origine du monde. Il faut encore franchir cette barrière pour sauter dans le monde du langage. Ces voix que je continue d’entendre une fois franchie la barrière, et que je localise près d’une autre limite, ouverte celle-là, sur le monde, ces voix, ce ne sont pas des signifiants : ils ne sont noués à aucun autre signifiant, ce qui aurait pu produire des signifiés. Comme la sangle, comme le fusil, elles représentent le nouage comme tel, le fait de monter sur scène (monter en passant par-dessus le mur du son), en représentation, Darstellung devenant ici un synonyme de Vorstellung[7]. Merci Rostand.

Ma grand-mère m’attend aussi de ce côté-là, suffisamment maquillée pour que je ne puisse pas la reconnaître. À la retraite, habitant chez mes parents, elle avait dû pas mal s’occuper de moi dans les premiers jours de mon existence, sachant aussi que ma mère était fort malade après l’accouchement, victime d’un abcès au sein. Elle s’avance donc comme première personne secourable à cette époque archaïque, à l’avant-scène par rapport à ceux qui restent à discuter à l’arrière-plan, près de la porte ouverte sur le monde. Puis-je m’autoriser à l’entendre comme la grammaire, celle qui va organiser les voix dépourvues de sens? Je laisserais ça à l’efficace d’un mot d’esprit.

Sangle destinée à me protéger du réel des combats, nouage, barrière du langage, fusil provocateur, nous retrouvons la limite qui dessinait la polarité freudienne entre moi et monde extérieur, celle que les aztèques faisaient monter sur la scène de leurs rites sacrificiels et anthropophagiques, doublée de la mise en œuvre de la deuxième polarité par le passage du passif à l’actif, afin de limiter le déplaisir, troisième polarité (plaisir-déplaisir). 

Conclusion

Je n’ai fait que mettre en œuvre les concepts tels que je les ai compris, non tels qu’ils seraient supposés être, tout finement définis, chez les fondateurs de la psychanalyse. Tels que je les ai compris, c’est-à-dire en me les forgeant moi-même, non seulement par la lecture de nos deux auteurs favoris, mais par leur maniement plus ou moins balbutiant au fur et à mesure que je rendais compte de ma pratique. Je ne prétends donc nullement avoir le dernier mot en ce qui concerne l’acception à attribuer au Vorstellungsrepräsentanz de Freud. Ces concepts, à mon idée, n’ont pas de sens s’ils ne nous servent pas à parler de la pratique de la psychanalyse. Je m’en suis donc servi pour cela, pour pratiquer la psychanalyse in statu nascendi, ce qui est bien le cas de le dire, en vous en rendant compte.  

Je tire une leçon inattendue du second rêve : la pratique de la théorie pure notamment celle dans laquelle je suis allé le plus loin, la topologie, apparaît ici dans son ridicule le plus relatif. Je l’étends à toute pratique conceptuelle bâtissant des châteaux en Espagne sur du vide, c’est-à-dire sans le compte rendu d’aucune pratique. Rien de tel que de mettre les concepts à l’épreuve de ce qu’ils sont censés représenter, surtout s’il s’agit d’une théorie de la représentation rendant compte d’une pratique de la représentation. Car la psychanalyse, c’est ça : c’est faire monter sur la scène du transfert, la scène du divan, en représentation, ce qui n’a pas pu trouver représentation, et ce dont les représentations ont été refoulées, obligeant le sujet à fuir devant ce qu’il n’a pu repérer que sous le nom de symptôme. 


L’auteur est titulaire d’un doctorat en psychologie et d’un DESS en psychopathologie. Psychanalyste en pratique privée, il est aussi l’auteur de nombreux ouvrages dont : Scène primitive, une enquête psychanalytique sur l'origine et Les toiles des rêves, art, mythes et inconscient.


[1] Sigmund Freud,  Les pulsions et leurs destins, Paris, Gallimard, p. 44, GW X p. 232.

[2] Jacques Lacan,  Le moi dans la théorie de Freud et la technique psychanalytique Paris, Seuil, p.375.

[3] Une toile de Dali,  Anthropophagie de l’automne en propose une délicieuse illustration.

[4] Attention : la lettre qui circule dans La lettre Volée de Lacan, est l’un de ces restes que j’appelle trace ou inscription, pour éviter la confusion d’avec la logique de la lettre, souvent appelée lettre, qui est une logique de l’écriture. Celle-ci se divise encore en deux : la logique de l’écriture inconsciente n’est pas celle de l’écriture préconsciente. Voir : Jacques Lacan, Écrits, Paris, Seuil.

[5] A rapprocher des réflexions de Lacan sur le rêve de l’enfant mort qui brûle : « ... Père,  ne vois-tu pas,  je brûle. Cette phrase elle-même est un brandon - à elle seule, elle porte le feu là où elle tombe - et on ne voit pas ce qui brûle, car la flamme nous aveugle sur le fait que le feu porte sur l'Unterlegt, sur l'Untertragen, sur le réel ». Jacques Lacan, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1964, p.70-71.

[6] Je m’appuie sur la légende qui veut que Néron, ayant mis le feu à Rome, aurait contemplé le magnifique spectacle du haut de sa résidence en jouant de la lyre. Nous savons aujourd’hui que c’est faux : l’incendie de Rome était très vraisemblablement accidentel, et Néron s’était au contraire précipité au secours de ses concitoyens. A rapprocher de la note précédente sur l’enfant mort qui brûle. Il s’agit donc du mythe d’un empereur qui, comme tout le monde, par la destruction, cherche à se rendre maitre de ce qui lui échappe. 

[7] Ces deux mots allemands se traduisent de la même façon en français : représentation. Cependant l’allemand distingue la Darstellung, représentation théâtrale, de la Vorstellung, représentation en général