Du rivage à la parole: l’histoire vivante du C.É.I.N.R

Entre le lac et la friche, le C.É.I.N.R garde la mémoire des passages : ce qui fut menacé d’effacement y devient à nouveau lieu d’écoute, de liens et de transmission.


Le CINR- Centre d'Information sur les Nouvelles Religions- est fondé en 1984 à Montréal par Richard Bergeron, entouré d’un noyau de pionniers parmi lesquels Marie-France James et Pierre Pelletier, rejoints par un collectif de chercheurs universitaires engagés dans l’étude des nouvelles formes du religieux et l’accompagnement de ceux qui en vivaient les effets. Il naît dans un Québec traversé par une profonde recomposition du religieux : émergence de nouvelles spiritualités, multiplication des groupes sectaires, déplacement des formes traditionnelles du croire. Dès l’origine, sa mission s’organise autour de trois axes fondateurs : documenter, accueillir et transmettre.

Documenter d’abord. Plus de 2 500 dossiers sont progressivement constitués, non seulement sur les groupes et les croyances, mais aussi sur les pratiques, les discours et les modalités de réception des nouvelles religions dans l’espace social, médiatique et scientifique. Très tôt, le Centre se situe à distance critique des théories réductrices du « lavage de cerveau », en privilégiant une approche attentive à la complexité des engagements, des parcours subjectifs et des dynamiques de sens à l’œuvre dans ces expériences. Ce travail d’archive et de discernement donne au Centre une fonction singulière : non seulement informer, mais interpréter les formes contemporaines du croire.

Accueillir ensuite. Sur le plan clinique, le CINR ouvre un espace d’écoute analytique et théologique destiné aux adeptes, aux anciens membres de groupes ainsi qu’à leurs proches. Le groupe Alliance devient un lieu essentiel de parole et de mise au travail communautaire, où peuvent se déposer et s’élaborer les effets subjectifs, familiaux et symboliques des expériences spirituelles singulières.

Transmettre enfin. Dès les premières années, la revue Ouverture et les conférences du même nom assurent la circulation publique de cette réflexion, à la croisée de la théologie, de la philosophie, de la psychanalyse et des sciences des religions. Ces conférences deviennent rapidement un lieu privilégié de mise en parole des recherches du Centre, ouvrant un espace où la pensée peut se partager, se discuter et se transmettre au-delà du cadre strictement académique ou clinique. Aujourd’hui, cet héritage se prolonge à travers les archives audio et [la chaîne YouTube du C.É.I.N.R,][2] qui rendent à nouveau accessibles de nombreuses conférences, séminaires et prises de parole marquantes de l'histoire des conférences Ouverture du CINR.

Au CINR ces conférences deviennent rapidement un lieu privilégié de mise en parole et d’examen critique des phénomènes contemporains du croire, où tout peut être interrogé avec rigueur : pratiques de channeling, ouija, formes d’ésotérisme, croyances en la réincarnation, mouvements comme les Témoins de Jéhovah, mais aussi les approches et les discours des chercheurs eux-mêmes. Tout y est scruté à la loupe, dans un souci constant de discernement. Le Centre devient ainsi un lieu où se nouent la recherche, la clinique et la parole publique, faisant de la transmission non un simple relais du savoir, mais un espace vivant d’élaboration des nouvelles recherches du croire. Cette dynamique de transmission trouve un moment marquant dans le sillage du drame de l’Ordre du Temple Solaire. Le Centre s’inscrit également dans les grands réseaux internationaux de recherche sur les nouveaux mouvements religieux, notamment en dialogue avec le CESNUR et des chercheurs comme Massimo Introvigne et Jean-François Mayer. Le colloque international de 1996, consacré aux enjeux de censure, de croyances et de société, marque à cet égard un moment charnière : il témoigne de la volonté du Centre d’ouvrir l’examen critique des nouvelles formes du croire jusque dans l’espace public, au cœur des débats médiatiques, juridiques et sociaux suscités par l’après-OTS.

Au tournant des années 2000, une transformation institutionnelle majeure conduit à la création du CSRM, le Centre de spiritualité et de religion de Montréal, orienté vers le dialogue interreligieux et les sciences des religions. Ce déplacement, en privilégiant les échanges entre traditions religieuses et l’approche scientifique du fait religieux, délaisse progressivement l’attention portée au croire, à la croyance, à la clinique ainsi qu’à la théologie, qui constituaient pourtant le cœur vivant de la mission originaire du Centre. Cette inflexion s’accompagne d’années particulièrement difficiles : l’activité clinique s’estompe, les ressources financières s’amenuisent, les loyers deviennent impossibles à assumer, le conseil d’administration se défait et l’organisme entre progressivement dans une phase d’effondrement.

C’est dans ce moment critique qu’une véritable œuvre de sauvegarde s’amorce. Avec le soutien et la collaboration de Jean Duhaime, alors doyen de la Faculté de théologie et de sciences des religions de l’Université de Montréal, de Louis Bourbonnais, étudiant à la maîtrise et seul membre encore en poste du conseil d’administration du CINR, de Roger Lamy, documentaliste d’exception et passeur d’histoire, ainsi que du professeur Guy-Robert St-Arnaud, un travail décisif de fermeture des baux, de réorganisation institutionnelle et de relance du Centre est entrepris.

La collection de livres est alors confiée à l’Université de Montréal, où elle devient le Fonds CINR, assurant ainsi la préservation de cet héritage documentaire et intellectuel. Le CINR quitte dès lors ses locaux de la rue Saint-Denis. Plus qu’un simple déménagement, c’est toute une forme institutionnelle qui vacille : les employés sont remerciés, les engagements locatifs résiliés, les structures administratives reprises en main et les responsabilités recentrées, de sorte que puissent se mettre en place les conditions d’une relance durable du Centre.

Les dossiers, les cassettes et une partie du fonds documentaire sont alors entreposés, dans l’urgence, à la fois dans des locaux de l’Université de Montréal et chez des particuliers. Dans ce contexte de crise, il s’agit avant tout de sauver ce qui peut encore l’être. Ce travail de sauvegarde, mené en catastrophe, permet de préserver une part essentielle de la mémoire du Centre, même si tout n’a malheureusement pu être conservé.

De cette traversée difficile, presque au bord de l’effacement, se réunissent pourtant peu à peu les conditions d’une renaissance.

À la suite de ce travail de sauvegarde, l’année 2004 marque une véritable refondation avec la création du Centre d’écoute et d’interprétation des nouvelles recherches du croire — le C.É.I.N.R.

Le passage du CINR au C.É.I.N.R conserve volontairement une même résonance phonétique, comme pour maintenir vivante la mémoire du lieu, tout en opérant un déplacement décisif dans son écriture comme dans sa mission. Là où le premier nom renvoyait principalement à une fonction d’information sur les nouveaux groupes religieux, le nouveau Centre inscrit désormais explicitement l’écoute et l’interprétation au cœur même de l’institution, dans un dialogue renouvelé entre psychanalyse et théologie. Il ne s’agit plus seulement d’informer sur les groupes religieux ou les nouveaux mouvements spirituels, mais d’ouvrir un véritable lieu de discernement des formes contemporaines du croire, dans leurs dimensions subjectives, cliniques, psychanalytiques, théologiques et culturelles. Le changement de nom ne relève donc pas d’un simple ajustement administratif : il signale une mutation de fond dans la manière même d’aborder son objet. Le croire n’y est plus saisi comme un contenu fixe, ni réduit à un ensemble de doctrines ou de phénomènes religieux circonscrits. Il y est au contraire comme son mouvement, laissé en suspens, non moins présent pour autant, comme mouvement vivant de parole, de recherche, d’écoute et d’interprétation, au plus près de l’expérience du sujet parlant.

Ainsi, la refondation du C.É.I.N.R prolonge et transforme l’héritage du CINR puis du CSRM, en faisant passer le Centre d’un lieu principalement consacré à l’étude des nouvelles religions et de la spiritualité à un espace vivant où se déploie l’intelligence contemporaine des nouvelles recherches du croire, dans ce qu’elles engage du sujet, du lien, du symbolique et de la culture. Le Centre revient alors à ce qui avait toujours constitué son point d’ancrage le plus vivant : la clinique et l’écoute, dans un dialogue fécond entre psychanalyse et théologie. Les appels continuent d’entrer, témoignant de la persistance des questions liées aux expériences spirituelles singulières, aux ruptures de parcours, aux effets familiaux et aux remaniements du croire. C’est à partir de cette expérience renouvelée du terrain que se reconstruisent progressivement le communautaire, la recherche et la transmission.

Ce mouvement trouve un prolongement majeur dans les travaux universitaires directement issus de cette pratique. Le mémoire - Analyse du concept d'addiction dans l'étude des phénomènes sectaires : comment passer d'une recherche de signification à une logique du signifiant?puis la thèse de Marie-Ève Garand - Sectaire et "inter-dit" : introduction à la dimension du croire dans l'écoute du dire des personnes en cause dans le sectaire s’élaborent en effet à partir de l’expérience clinique, institutionnelle et théologique du C.É.I.N.R, où le dialogue entre psychanalyse et théologie devient lui-même objet de recherche. Ces travaux contribuent à inscrire dans le champ universitaire ce qui se noue d’abord dans l’écoute, le transfert, le croire et la parole accueillie.

Cette dynamique de transmission prend ensuite une forme structurante à la fin des années 2000 avec la création du microprogramme de formation de 2e et 3e cycles « Croire à l’extrême », porté conjointement par le C.É.I.N.R, l’École lacanienne de Montréal et le professeur Guy-Robert St-Arnaud de l’IER. Cette initiative marque une étape importante dans l’institutionnalisation du dialogue entre psychanalyse et théologie. La première cohorte réunit une vingtaine d’étudiants, dont une majorité inscrits en théologie, témoignant de la fécondité de cette rencontre entre formation universitaire, clinique du croire et élaboration théorique. Ce mouvement de transmission trouve également un prolongement significatif dans les travaux doctoraux qui en émergent, notamment avec la thèse de Josette Nonone,( Émergence d’un paradoxe religieux dans un contexte esclavagiste à la Martinique aux XVIIe et XVIIIe siècles : analyse psychanalytique des signifiants d’une conversion) qui vient inscrire durablement cette réflexion dans le champ universitaire et celle de Lywine Olivier: Ève, du manque au sujet-femme :Une relecture discursive du désir de la femme dans Gn 3 à partir de ses réceptions

En 2013, la relance de la Revue Ouvertures marque une nouvelle étape dans l’histoire du C.É.I.N.R. Avec ce pluriel assumé, un nouveau champ de dialogue s’amorce, élargissant l’espace de réflexion aux croisements entre théologie, psychanalyse, philosophie et expériences contemporaines du croire.

Cette même année, Marie-Ève Garand amorce son travail professoral en faculté de médecine de famille à l’Université de Sherbrooke, campus Abitibi. À partir de ce déplacement, un dialogue particulièrement fécond se développe entre psychanalyse, théologie et médecine. Cette rencontre ouvre un champ inédit de recherche et de praxis clinique, permettant de penser autrement les rapports entre croire et santé, entre souffrance médicale et souffrance existentielle, ainsi qu’entre parole, transfert et relation de soin.

Cette dynamique de transmission connaît un second déploiement avec la création d’un deuxième microprogramme au début des années 2020 porté avec Guy-Robert St-Arnaud, l’IER, le C.É.I.N.R et Christian Dubuis-Santini-l’École Impossible de la psychanalyse de Paris, en dialogue étroit avec le sociologue des religions Régis Dericquebourg, dont les travaux sur les nouvelles formes du croire, les mouvements religieux contemporains et la sociologie de la croyance viennent soutenir et élargir l’assise théorique du projet.

Cette nouvelle étape approfondit le dialogue entre psychanalyse, théologie, médecine et travail social, en ouvrant un espace de réflexion sur les formes contemporaines du croire dans le champ de la santé. Il ne s’agit plus seulement d’interroger les croyances religieuses, mais également les nouvelles figures du croire au bien-être total, à la performance, aux promesses thérapeutiques, au rapport aux médicaments, aux dispositifs contemporains du soin et aux nouvelles normativités du sujet en santé. Dans ce déplacement, le Centre poursuit son travail de discernement là où le croire se reformule désormais au cœur même des institutions cliniques, des pratiques d’accompagnement et des idéaux contemporains de guérison.

Une vingtaine d’étudiants et de praticiens issus du travail social, de la médecine et de la théologie prennent part à cette formation, témoignant de la fécondité d’un lieu où peuvent se penser ensemble la souffrance des soignants, les effets subjectifs de la médicalisation de l’existence et les remaniements du croire dans les institutions de santé. C’est dans ce même cadre que le Centre reçoit Joseph Rouzel, dans un moment important de transmission entre les champs du soin, de la psychanalyse et de la pensée du croire et de la croyance. Cette rencontre marque un élargissement décisif du travail du Centre vers les institutions de santé, les pratiques d’accompagnement et les lieux cliniques vers les soignants où la parole se noue à la souffrance. Cette orientation se prolongera plus tard dans des collaborations fécondes avec Le Tiers-Lieu 97, lieu de réflexion et de formation à l’articulation entre clinique, institutions et responsabilité du sujet.

Cette dynamique trouve un prolongement particulièrement fécond dans les travaux universitaires qui en émergent, notamment avec le mémoire d’Isabelle Germain - L’accompagnement discursif de la souffrance des soignants : une analyse critique de la médicalisation du sens de l’existence - consacré à la souffrance des soignants. Issu de ce lieu de dialogue entre psychanalyse, théologie, médecine et travail social, ce travail vient approfondir la réflexion sur le croire au bien-être total, la médicalisation de la souffrance et les effets subjectifs du soin sur ceux qui le portent. Le mémoire reçoit le Prix du 125e, soulignant la portée universitaire et clinique de cette recherche, ainsi que la fécondité du champ ouvert par le C.É.I.N.R autour des rapports entre croire et santé.

Si l’histoire du C.É.I.N.R a été marquée par de fécondes collaborations avec les milieux universitaires, elle n’a pas été exempte de fragilités. Les dernières années ont aussi mis à l’épreuve certains liens de confiance, notamment avec des partenaires institutionnels historiques. Ces tensions ont parfois fait émerger le risque d’un effacement partiel de la mémoire du travail accompli. C’est précisément pourquoi le C.É.I.N.R poursuit aujourd’hui, avec vigilance, son œuvre de sauvegarde, de transmission et de mise en valeur de son patrimoine vivant.

Aujourd’hui, le C.É.I.N.R poursuit cette triple mission originaire — documenter, accueillir et transmettre — à travers le service d’écoute et d’accompagnement, la recherche, la formation, les publications et la mise en valeur d’un patrimoine vivant des recherches du croire au Québec. C’est toutefois dans la clinique que ce mouvement trouve à nouveau son point d’ancrage : par l’écoute de la parole singulière se reconstruisent peu à peu le lien communautaire, les espaces de transmission et les nouvelles formes de recherche sur le croire. Ainsi, de la parole accueillie renaît le commun, et du commun peut à nouveau se transmettre une pensée vivante.


1Richard Bergeron (1933-2014) a été professeur émérite à la Faculté de théologie de l’Université de Montréal.